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Les abeilles dans leur milieu naturel en Europe

RÉSUMÉ En une phrase

Apis mellifera est une espèce indigène d'Europe : une abeille de forêt, qui nichait dans les cavités des vieux arbres (souvent creusées par le pic noir), se reproduisait par essaimage et s'était différenciée en sous-espèces adaptées à chaque région — l'abeille noire au nord et à l'ouest. Aujourd'hui, des colonies sauvages existent encore, mais elles survivent rarement plus d'un an : la population « naturelle » est surtout alimentée par les essaims échappés des ruchers.

Notes liées : Construction spontanée du nid (le nid sans cadres) · Communication sociale (choix du logement, essaimage) · Thermorégulation et isolation (la cavité d'arbre comme référence) · Interactions parasitaires (varroa et populations sauvages)

Projet : Plan par année · Conséquences pour mon rucher


Chiffres de référence

Paramètre Valeur
Sous-espèces d'A. mellifera décrites dans le monde ≈ 25–30 (Ruttner 1988, complétées depuis)
Sous-espèces européennes ≈ 10, réparties en 3 lignées (M, C, O) + influence africaine (A) au sud
Espèces d'abeilles en Europe (toutes familles) ≈ 2 000 (liste rouge UICN 2014 : 1 965), dont ≈ 1 000 en France
Densité de colonies sauvages en forêt d'Europe centrale ≈ 0,1 colonie/km² (Kohl & Rutschmann 2018 ; Oleksa et al. 2013)
Densité en forêt nord-américaine non gérée (référence) ≈ 1 colonie/km² (Seeley, forêt d'Arnot)
Survie annuelle d'une colonie sauvage (Allemagne) ≈ 10 % #à-vérifier (Kohl et al. 2022)
Volume de cavité préféré ≈ 40 L (30–60 L) — voir Cavité naturelle (Seeley)
Hauteur des nids en forêt souvent > 5 m, jusqu'à plus de 10 m

Une espèce européenne — origine et lignées

L'abeille mellifère n'a pas été introduite en Europe : elle y vit depuis bien avant l'agriculture. Pendant les glaciations, elle a survécu dans des refuges méridionaux (péninsule ibérique, Italie, Balkans), puis a recolonisé le continent en se différenciant.

Ruttner (1988) classe les sous-espèces en lignées évolutives, confirmées depuis par la génétique :

Lignée Sous-espèces européennes Aire d'origine
M (ouest et nord) A. m. mellifera (abeille noire), A. m. iberiensis des Pyrénées à l'Oural, Îles britanniques, Scandinavie ; péninsule ibérique
C (centre-est et sud) A. m. ligustica (italienne), A. m. carnica (carniolienne), A. m. macedonica, A. m. cecropia Italie, Alpes orientales, Balkans, Grèce
O (orient) A. m. caucasica, A. m. anatoliaca Caucase, Anatolie
A (Afrique) A. m. intermissa ; influence en Sicile et au sud de l'Espagne Afrique du Nord

→ Le nord de la France est dans l'aire d'origine de l'abeille noire (lignée M).

La Buckfast n'est pas une sous-espèce : c'est une lignée hybride sélectionnée par le frère Adam à l'abbaye de Buckfast (Devon) à partir des années 1910–1920, après les pertes de l'« Isle of Wight disease ».


L'abeille noire (A. m. mellifera)

Trait Description
Aspect sombre, grande, pilosité longue
Hivernage frugale, petites grappes, abeilles d'hiver longévives, arrêt de ponte marqué en hiver
Rythme ponte réglée sur les miellées locales (arrêt possible en été sec)
Propolis abondante
Comportement réputée nerveuse sur le cadre, défense variable selon les souches
Production plus modeste que les lignées sélectionnées en année favorable, plus régulière en climat difficile

Elle a été largement diluée par hybridation au XXe siècle (importations de ligustica, carnica, Buckfast). Les hybrides de deuxième génération non contrôlés ont souvent une réputation d'agressivité.


L'habitat originel — la forêt et ses cavités

Avant les ruches, l'abeille européenne est un insecte de forêt : elle niche dans les cavités des arbres vivants ou morts, plus rarement dans les rochers.

  • En hêtraie, la plupart des nids sauvages occupent d'anciennes loges de pic noir (Dryocopus martius), le seul pic européen qui creuse des cavités assez grandes (Kohl & Rutschmann 2018)
  • Ailleurs : vieux arbres creux d'alignement (tilleuls, chênes, érables le long des routes en Pologne — Oleksa et al. 2013), bâtiments (murs, combles, cheminées)
  • La cavité idéale, décrite par Seeley : ≈ 40 L, entrée petite et basse, parois épaisses enduites de propolis — voir Cavité naturelle (Seeley)
  • La raréfaction des vieux arbres à cavités dans les forêts exploitées limite aujourd'hui les sites de nidification

L'apiculture forestière

Pendant des siècles, en Europe centrale et orientale, l'apiculture s'est faite dans les arbres : les apiculteurs forestiers creusaient ou entretenaient des cavités en hauteur dans des pins et des chênes, et récoltaient sur place (bartnictwo en polonais, Zeidlerei en allemand, бортничество en russe).

  • Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en 2020 (Pologne et Biélorussie)
  • Encore pratiquée en Bachkirie (Oural), avec l'abeille noire locale dite de Bourzian #à-vérifier
  • Relancée en Europe occidentale par des projets de conservation et de recherche

Les colonies sauvages aujourd'hui

On a longtemps affirmé que les colonies sauvages avaient disparu d'Europe avec l'arrivée du varroa. C'est faux : des recensements récents en retrouvent en Allemagne, en Pologne, en Irlande, en Espagne ou en Slovénie.

Mais leur démographie est défavorable :

  • Survie annuelle faible (≈ 10 %), la plupart des colonies meurent dans leur premier hiver (Kohl, Rutschmann & Steffan-Dewenter 2022) #à-vérifier
  • Causes : varroa, manque de nourriture dans les forêts (floraison concentrée au printemps), cavités de mauvaise qualité
  • La population n'est donc pas autonome : elle est renouvelée chaque année par les essaims échappés des ruchers
  • Exception documentée : en Irlande, des colonies d'abeille noire survivent plusieurs années sans traitement (Browne et al. 2021) #à-vérifier
IMPORTANT Ce que « sauvage » veut dire

En Europe, une colonie d'A. mellifera dans un arbre est presque toujours une colonie férale (issue d'un rucher), pas une lignée restée sauvage. Et quand on parle d'« abeilles sauvages », on parle en général des ≈ 2 000 autres espèces d'abeilles, solitaires pour la plupart.


Le cycle d'une colonie livrée à elle-même

Période Ce que fait une colonie sauvage
Fin d'hiver reprise de ponte, consommation maximale
Avril – juin essaimage : la vieille reine part avec ≈ la moitié des ouvrières ; une ou plusieurs reines vierges restent (essaims secondaires possibles)
Heures suivant l'essaimage grappe suspendue, éclaireuses, choix du logement par quorum — voir Choix du logement par l'essaim
Été l'essaim bâtit de zéro (coût en cire élevé), stocke ; la souche remet une reine fécondée
Automne – hiver grappe, hivernage sur les réserves

Différences avec une colonie en ruche :

  • essaimage chaque année ou presque : c'est son mode de reproduction, pas un accident
  • nid plus petit (≈ 40 L contre corps + hausses), donc plus d'essaimage
  • 10–20 % de cellules de mâles (contre ≈ 3 % sur cire gaufrée)
  • reine accouplée avec 10–20 mâles dans des zones de rassemblement de mâles, parfois à plusieurs kilomètres — voir Polyandrie et diversité génétique
  • colonies dispersées (≈ 0,1/km²) : moins de dérive, de pillage et de transmission de maladies qu'en rucher

L'essaimage et les pauses de couvain qui l'accompagnent freinent le varroa : c'est l'un des arguments de l'apiculture « darwinienne » de Seeley.


Adaptation locale

L'expérience européenne COLOSS GEI (Büchler et al. 2014) : 621 colonies de 16 origines génétiques, testées dans 21 ruchers de 11 pays, sans traitement varroa.

  • Les colonies d'origine locale ont survécu plus longtemps que les colonies importées, dans la plupart des sites #à-vérifier (écart chiffré)
  • L'interaction génotype × environnement est forte : une « bonne » souche ailleurs n'est pas forcément bonne ici

C'est l'argument biologique en faveur des reines d'origine locale.


Hybridation et conservation

  • Les reines importées et leurs mâles hybrident les populations locales dans tout le rayon de vol des mâles
  • Seules des zones isolées permettent de conserver une sous-espèce : îles, vallées de montagne, zones réglementées
Zone Pays Statut
Ouessant France (Bretagne) conservatoire de l'abeille noire depuis 1987 #à-vérifier
Læsø Danemark abeille noire protégée #à-vérifier
Colonsay et Oronsay Écosse abeille noire protégée par arrêté (2013) #à-vérifier
Chimay Belgique (Hainaut) zone de conservation de l'abeille noire #à-vérifier — la plus proche du nord de la France
Slovénie pays entier seule A. m. carnica autorisée par la loi

En France, de nombreux conservatoires d'abeille noire existent (Cévennes, Pyrénées, Savoie, Bretagne…), souvent regroupés en fédération #à-vérifier.


Place dans l'écosystème

Abeilles sauvages et compétition

  • L'abeille mellifère est un pollinisateur parmi ≈ 2 000 espèces d'abeilles européennes, plus les syrphes, bourdons, papillons, coléoptères
  • ≈ 9 % des espèces d'abeilles européennes sont menacées (liste rouge UICN 2014) — et pour ≈ 57 % les données sont insuffisantes
  • À forte densité de ruches, l'abeille mellifère entre en compétition avec les abeilles sauvages pour le nectar et le pollen : effet mesuré autour de ruchers en Provence (Henry & Rodet 2018, Sci. Rep.) #à-vérifier (distances et seuils)
  • Conséquence discutée : limiter la densité de ruches dans les espaces protégés et les milieux pauvres en fleurs

Prédateurs et ennemis naturels en Europe

Prédateur Mode
Frelon européen (Vespa crabro) capture de butineuses, surtout en fin d'été
Guêpier d'Europe (Merops apiaster) oiseau spécialiste des hyménoptères en vol (sud de l'Europe, en extension vers le nord)
Bondrée apivore (Pernis apivorus) déterre surtout les nids de guêpes, parfois des rayons d'abeilles
Pic vert, pic noir creusent les ruches en hiver
Mésanges capturent les abeilles à l'entrée en hiver
Martre, blaireau, souris, ours (Carpates, Scandinavie) pillent les nids ou les ruches
Fausse teigne détruit les rayons abandonnés — rôle de « nettoyeur » des nids morts dans la nature
Frelon asiatique (Vespa velutina) espèce introduite, voir Vespa velutina

Ce qu'il faut désapprendre

Idée reçue Réalité
« L'abeille mellifère a été domestiquée et importée » Elle est indigène ; l'apiculture l'a logée, pas domestiquée au sens génétique
« Il n'y a plus de colonies sauvages en Europe depuis le varroa » Il y en a, à ≈ 0,1/km² en forêt — mais elles survivent mal
« Une colonie dans un arbre est une population sauvage » C'est presque toujours un essaim échappé d'un rucher
« Les abeilles sauvages, ce sont les abeilles mellifères sans apiculteur » Ce sont ≈ 2 000 autres espèces, surtout solitaires
« Plus de ruches = plus de pollinisation = mieux pour la nature » À forte densité, compétition avec les pollinisateurs sauvages
« Une bonne souche est bonne partout » Adaptation locale forte (Büchler et al. 2014)
« L'essaimage est un défaut de conduite » C'est le mode de reproduction de l'espèce

Sources par langue

Français

  • Chauvin, R. (dir.), Traité de biologie de l'abeille, Masson (1968) — biogéographie et races
  • Louveaux, J. (INRA) — travaux sur les écotypes d'abeille noire en France (landes, Gâtinais…) #à-vérifier (références exactes)
  • Garnery, L. (CNRS Gif-sur-Yvette) — génétique mitochondriale des lignées M et C, conservatoires d'abeille noire #à-vérifier
  • Conservatoire de l'abeille noire d'Ouessant et fédération des conservatoires #à-vérifier
  • Mellifica asbl (Belgique) — conservation de l'abeille noire, zone de Chimay #à-vérifier
  • Henry, M. & Rodet, G. (2018), Controlling the impact of the managed honeybee on wild bees in protected areas, Scientific Reports 8:9308 — équipe INRAE Avignon
  • INRAE Avignon, unité Abeilles et Environnement — populations survivantes au varroa

Anglais

  • Ruttner, F. (1988), Biogeography and Taxonomy of Honeybees, Springer — LA référence sur les sous-espèces
  • Seeley, T. D. (2019), The Lives of Bees: The Untold Story of the Honey Bee in the Wild, Princeton University Press — le livre du sujet
  • Seeley, T. D. & Morse, R. A. (1976), The nest of the honey bee, Insectes Sociaux 23:495–512
  • Kohl, P. L. & Rutschmann, B. (2018), The neglected bee trees: European beech forests as a home for feral honey bee colonies, PeerJ 6:e4602
  • Kohl, P. L., Rutschmann, B. & Steffan-Dewenter, I. (2022), démographie des colonies sauvages en forêt d'Europe centrale, Royal Society Open Science #à-vérifier (titre et pages)
  • Oleksa, A., Gawroński, R. & Tofilski, A. (2013), Rural avenues as a refuge for feral honey bee population, Journal of Insect Conservation 17:465–472
  • Browne, K. A. et al. (2021), colonies libres d'abeille noire en Irlande, Journal of Apicultural Research #à-vérifier
  • Büchler, R. et al. (2014), The influence of genetic origin and its interaction with environmental effects on the survival of Apis mellifera L. colonies in Europe, Journal of Apicultural Research 53(2):205–214
  • Requier, F. et al. (2019), The conservation of native honey bees is crucial, Trends in Ecology & Evolution 34:789–798 — plaidoyer pour considérer A. mellifera comme espèce sauvage à protéger
  • Nieto, A. et al. (2014), European Red List of Bees, UICN
  • Crane, E. (1999), The World History of Beekeeping and Honey Hunting, Routledge — apiculture forestière
  • Brother Adam, In Search of the Best Strains of Bees — origines de la Buckfast

Allemand

  • Ruttner, F., Naturgeschichte der Honigbienen — version grand public de la biogéographie
  • Kohl, P. L. & Rutschmann, B. — publications sur les wild lebende Honigbienen (Université de Würzburg)
  • Littérature sur la Zeidlerei (apiculture forestière) en Franconie #à-vérifier

Polonais

  • Littérature sur le bartnictwo (apiculture forestière) et son inscription à l'UNESCO (2020)

Russe

  • Littérature sur la бортевое пчеловодство en Bachkirie et l'abeille de Bourzian (réserve de Choulgan-Tach) #à-vérifier

Incertitudes assumées

Point Nature
Survie annuelle des colonies sauvages (≈ 10 %) Valeur d'une étude allemande ; variable selon régions et années
Densités de colonies sauvages Quelques études locales, pas d'inventaire européen
Écart de survie local / importé (Büchler 2014) Valeur chiffrée à relire dans l'article
Dates et statuts des zones de conservation À vérifier zone par zone
Seuils de compétition avec les abeilles sauvages Dépendent du milieu ; l'étude de référence porte sur la Provence
Nombre exact de sous-espèces Varie selon les auteurs et les révisions génétiques
Colonies sauvages autour de mon rucher Aucune donnée — à observer

Notes atomiques